Journée d'étude: Visages de la littérature en Turquie contemporaine : une littérature kurde en Turquie? La question linguistique

Le 8 avril 2016
De 14h00 à 18h00
UdS, Salle des thèses, Nouveau Patio

Groupe d’Etudes Orientales, Slaves et Néo-helléniques (G.E.O – EA 1340) Département d’études turques

Coordination : Sylvain Cavaillès

Depuis la fin des années 1990, la progressive libéralisation des langues "autres que le turc" a notamment permis le développement d’un espace kurdophone en Turquie (chaînes de télévision, revues, maisons d’édition, etc.). Cette ouverture politique non sans ambivalences s’est poursuivie jusqu’à l’été 2015 où les élections législatives du 7 juin 2015, avec l’entrée au parlement du parti pro-kurde HDP (Parti Démocratique des Peuples), la perte subséquente de la majorité absolue du parti présidentiel et la reprise des hostilités entre l’Etat turc et le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) a violemment mis fin à une période de relative paix civile. La période 1995-2015 a donc vu un développement progressif de l’activité littéraire kurde en Turquie. Il existe en turc un flottement terminologique entre « Kürtçe edebiyat » (littérature en kurde) et « Kürt edebiyatı » (littérature kurde), l’une mettant l’accent sur l’aspect linguistique, l’autre sur l’aspect ethnique ou communautaire. Il convient donc dès le départ de ne pas considérer la question d’une façon monolithique et de concevoir que l’on a affaire, sinon à des littératures, du moins à une littérature qui se manifeste de manière plurielle. Cette hésitation est symptomatique de ce que l’on pourrait appeler le dilemme de l’écrivain kurde, qui se trouve forcément, tôt ou tard confronté à la question : en quelle langue est-ce que j’écris et qu’est-ce que cela signifie ? Si le fait d’écrire en kurde le coupe de facto du lectorat turc, le fait d’écrire en turc fait-il de lui un écrivain turc ? Choisir une langue, est-ce choisir un camp, est-ce se positionner par rapport à certaines questions, par exemple celle de l’assimilation ? Une part de schizophrénie n’est-elle pas inhérente à un tel positionnement ? Cette question (qui, dans le cas kurde, cristallise aujourd’hui encore et ce depuis des décennies bien des crispations) du rapport langue officielle / langue maternelle (ou encore langue dominante / langue soumise), gagne bien sûr à être mise en perspective. En considérant peut-être qu’au-delà de l’aspect assimilationniste caractéristique de la Turquie républicaine, s’exprimer en turc pour un écrivain kurde (on citera le romancier Yaşar Kemal et le poète Cemal Süreya, deux des auteurs les plus marquants de la littérature turque du XXe siècle, tous deux kurdes) n’est pas un fait si exceptionnel au regard de l’activité littéraire des minorités de l’Empire ottoman. Akabi Hikâyesi, de l’écrivain arménien Hovsep Vartanyan (1813-1879), est ainsi considéré comme le premier roman en langue turque ; imprimé en 1851, il a été composé en caractères arméniens (pratique qui rappelle les Grecs "Karamanli" qui s’exprimaient en turc tout en utilisant les caractères grecs ou encore l’utilisation des caractères hébraïques par les Juifs de l’Empire dans l’impression de textes écrits en turc). La question de l’utilisation de la langue turque fut également essentielle pour le théâtre moderne ottoman, dont on peut dire qu’il n’aurait pas existé sans les Arméniens. Güllü Agop (Hagop Vartovyan, 1840-1902), directeur du Tiyatro-i Osmanî, a très vite compris que le développement et la survie de son théâtre passaient par le bilinguisme et la généralisation du turc, langue commune qui permettait de toucher l’ensemble de la population multiculturelle de l’Empire. Ecrire en turc relève-t-il, pour Murat Öyzaşar, d’une volonté de s’adresser au plus grand nombre, de s’inscrire dans la littérature turque et donc dans une certaine filiation, ou est-ce un choix qui n’en est pas un ? Tenter d’ouvrir l’édition turque à la littérature kurde, comme le fait le poète et éditeur Mehmet Said Aydın, revient-il à tenter de préserver une diversité qui n’est peut-être qu’un ersatz de celle qui prévalait dans l’Empire ottoman ? Est-on condamné, quand on est un écrivain kurde, à naviguer entre les langues comme entre autant de territoires comme Fawaz Hussain ? De quelle manière la censure linguistique qui a prévalu pendant une grande partie de l’ère républicaine a-t-elle pu être détournée ou non dans d’autres supports d’expression artistique, tel que le cinéma ? Et en quoi le rappel d’un contexte multiculturel comme celui de l’Empire ottoman, où la langue turque était un outil commun, partagé, vecteur de communication entre les cultures, enrichitil la problématique actuelle qui semble, sans cela, condamnée à n’être considérée que sous l’angle d’un rapport de domination ? C’est à ces questions qu’espère répondre cette journée d’étude.

1e partie 14h00 – Accueil des participants

14h15 - Sylvain Cavaillès Panorama des littératures kurdes en Turquie contemporaine *

14h45 - Johann Strauss L’activité littéraire kurde dans le contexte ottoman *

15h15 - Paul Dumont Langues interdites dans la littérature et le cinéma turc *

15h45 - Pause-café *

2 e partie

16h00 - Fawaz Hussain Ecrire, traduire, naviguer entre les langues : kurde, arabe, français, turc… *

16h30 - Mehmet Said Aydın La littérature kurde en question à travers l’édition turque *

17h00 - Murat Özyaşar Lorsque les langues s’hybrident : être un écrivain turc d’origine kurde aujourd’hui *

17h30-18h00 – Temps d’échanges 

Publiée le : 1 avril 2016

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